Modes de vie et usage du temps en France
![]() | Jean VIARD est sociologue, directeur de recherches CNRS (Centre national de la recherche scientifique) au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris) |
Ce texte est un extrait, légèrement remanié, d’une recherche élaborée pour l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) et le PREDIT (Programme de recherche et d’innovation dans les transports terrestres), à paraître en mai 2006 aux éditions de l’Aube (La Tour d’Aigues) sous le titre : Eloge de la mobilité. Essai sur le capital temps libre et la valeur travail. Cet article est paru dans la revue Futuribles.
Spécialiste des usages du temps et de leurs évolutions, Jean Viard sort, ce printemps, un nouvel ouvrage consacré aux impacts de l’augmentation du temps libre sur la mobilité des individus, notamment dans un pays comme la France. Il fait ici partager aux lecteurs de Futuribles la primeur de son propos.
En particulier, il montre combien le travail a vu sa part diminuer dans le temps de vie des individus, sous l’effet des changements législatifs, et combien le ou plutôt les temps libres, par incidence, se sont accrus, ce d’autant plus que l’espérance de vie des Français augmentait elle aussi.
Jean Viard insiste ici sur le fait que cette augmentation des temps libres se traduit par de nouveaux usages ayant des conséquences majeures sur la mobilité des individus, les relations qu’ils développent entre eux mais aussi à l’égard des territoires français.
Tout cela participe, comme il le montre ici, à une forme de révolution culturelle (une « société de mobilité et de temps libre » où le travail prend une dimension différente) et appelle sans doute, par suite, à la définition d’un contrat social qui en tienne compte.
S.D.
Au XIXe siècle, un ouvrier, un paysan, avait une espérance de vie moyenne de 500 000 heures, en France. Il travaillait environ 200 000 heures, soit 40 % de son temps de vie, 70 % de son temps de vie éveillé.
Comme il dormait 40 % de son temps, il lui restait 100 000 heures pour le temps libre, les loisirs, l’amour, la cuisine et le jardinage, les croyances et les luttes sociales – il faisait sans doute l’amour moins de 1 000 fois dans sa vie.
Dans les milieux populaires, la vie, comme la société, était dominée par le travail d’une façon extraordinaire, ce que retrace bien le livre La Vie d’un simple, d’Emile Guillaumin, qui est un magnifique récit de vie paysanne.
La proportion du travail a donc été diminuée de moitié dans une vie populaire sur un siècle ; pensons à 1848, 1906, 1936, les 40 heures, les congés payés et… les progrès médicaux.
On arrive en 2002. Les Français ont encore gagné 100 000 heures d’espérance de vie, ils vivent 700 000 heures – avec des écarts d’espérance de vie de près de 10 % entre femmes et hommes, et entre cadres et ouvriers spécialisés. Avec les 35 heures et les 42 ans de cotisation pour la retraite, il leur faut travailler 67 000 heures pour avoir droit à la retraite : 42 ans à 35 heures, cela représente 9 % du temps de vie d’un Français, 16 % de sa vie éveillée.
Celui-ci pourrait encore gagner 100 000 heures d’espérance de vie en 20 ans, ce qui veut dire que, malgré l’allongement des années de cotisation de retraite, le pourcentage du temps travaillé se réduirait à 8 % de l’existence moyenne si les Français continuent à ne cotiser que 42 ans. Lord Keynes, dans les années 1930, prévoyait trois heures de travail par jour en l’an 2000. Nous y sommes presque.
Ces chiffres, au demeurant réducteurs et discutables dans le détail, illustrent cependant que l’allongement et les bouleversements de la durée de vie doivent être analysés avec attention. Car on ne fait pas plus souvent, en France, ce que l’on faisait avant moins souvent.
La vie s’organise autrement, avec de nouvelles pratiques et de nouvelles relations qui amènent à avoir de nouveaux rapports aux lieux et à la mobilité, de nouvelles relations entre individus, de nouvelles relations même à la réalité sociale – ce que nous appelons l’absentéisme social.
Il ne s’agit pas de dire que le travail n’a plus d’importance dans la structuration du social, mais que les relations et les solidarités se construisent en partie ailleurs. Autrement dit, le travail et les temps libres sont devenus coproducteurs des liens sociaux, de la production de richesse et des mobilités, de l’organisation des territoires…
Et, pour occuper ce cadre brusquement élargi, les innovations du dernier demi-siècle en matière de temps libre ont eu une influence déterminante car elles sont venues occuper un vaste champ quasi vierge.
Aussi, les gestes, les normes et les valeurs inventés pour occuper ce temps nouveau ont pris une place bien au-delà de leurs usages factuels, une place au cœur même de la culture postmoderne. Il en est ainsi des vacances, des rythmes scolaires, de la socialisation des anciennes tâches féminines, des loisirs, de la télévision…
Il faut prendre acte de ce que les Français sont aujourd’hui dans une nouvelle culture du temps où les liens sociaux, comme les imaginaires collectifs, sont de moins en moins construits d’abord dans le temps de travail : les normes et les valeurs issues des temps libres sont devenues dominantes, influençant et la famille et le monde du travail.
Pour en savoir plus :
Le Sacre du temps libre. La société des 35 heures et Court Traité sur les vacances, les voyages et l’hospitalité des lieux. La tour d’Aigues : éd. de l’Aube, respectivement 2006 et 2003.



